Peste Porcine Africaine : Un scandale prévisible

Mi-septembre 2018, l'épidémie de Peste Porcine Africaine se déclare en Belgique avec de lourdes conséquences dans différents secteurs. Achevée fin février 2019, cette enquête retrace l'origine de la maladie. Nous avons suivi son parcours à travers les maillons d'une chaîne complexe, de l'agent DNF au laboratoire d'analyses. Cette investigation identifie des causes possibles de l'apparition de ce fléau. Elle est signée Tom Léonet, Hanna Schevenels et Kiran Sinimalé.

Peste Porcine Africaine : Scandale prévisible

La Peste Porcine Africaine en bref

De quoi s'agit-il ?

La Peste Porcine Africaine (ou PPA) est définie comme une maladie infectieuse ultra-contagieuse. Il n’existe ni vaccin, ni traitement. Elle est non-transmissible à l’Homme, mais létale pour les suidés (nom de l'espèce des porcs et des sangliers) en 7 à 10 jours.

Pour éradiquer ce virus très résistant, il faudrait l’exposer à plus de 60ºC pendant dix à vingt minutes, ce qui s'avère impossible dans le milieu naturel.

Originaire d’Afrique sub-saharienne, la maladie s’est propagée dans le Caucase, la Russie et la Biélorussie à partir de 2014. Quelques années plus tard, la contagion a continué vers les pays Baltes et la Pologne. Des milliers de kilomètres séparent le foyer belge des régions contaminées dans les pays de l’Est. Ce grand bond ne peut s’expliquer que par un facteur humain.

Comment se diffuse la maladie ?

La PPA se transmet par des contacts entre des porcs ou sangliers atteints de la maladie, mais également par de la viande ou charcuterie issue d’animaux malades, des objets contaminés (vêtements, matériels, véhicules, chaussures) ou encore par des personnes ayant circulé dans des endroits infectés. 

 

La maladie soulève d'autres débats

Manifestation à Namur

La crise de la Peste Porcine Africaine a ravivé la polémique de la surpopulation de sangliers en Wallonie. En novembre dernier, l’IEW (Inter-Environnement Wallonie) et la FWA (Fédération Wallonne de l’Agriculture) organisaient une manifestation devant le cabinet du ministre régional Collin pour revendiquer une éradication de 80% de la population des suidés. Laurent Gomand, Vice-Président de la FWA, et Alain Geerts, attaché de presse de l’IEW, nous expliquent leur point de vue.

Pourquoi cette manifestation ?

Laurent Gomand : Depuis 20 ans, la population de sangliers a quadruplé en Belgique. On le dénonce depuis longtemps, sans jamais avoir été écoutés par les autorités. Suite à l’épisode de la peste porcine, nous réclamons la destruction de cette population. Les éleveurs de porcs dans la zone ont pris leurs responsabilités en détruisant leurs cheptels alors que les sangliers courent toujours. On a beaucoup de mal à l’accepter.

Espérez-vous une collaboration avec les chasseurs ?

L.G. : Laisser le rôle de destruction dans leurs mains s’avère incompatible. On sait que la collaboration avec ces derniers ne fonctionne pas. Ils n’assument pas leur rôle de régulateur. Pour nous, le chasseur n’est plus un partenaire. Pour anticiper la crise, une destruction beaucoup plus rapide des sangliers était nécessaire. Ils auraient pu faire appel à des snipers, l’armée, n’importe qui pour les éliminer.

Selon vous, quelle est la cause de l’apparition de la maladie ?

L.G. : Selon moi, les chasseurs ont importé du gibier des pays de l’Est. Les analyses génétiques le démontrent. Même si elles ne sont pas encore publiées, elles prouvent la présence de sangliers différente de la nôtre. Cette dernière correspond génétiquement à la population de sangliers des pays de l’Est. Donc, je ne vois pas ce qu’il faut comme preuve supplémentaire.

 

Également interviewé, l’attaché de presse de l’IEW, Alain Geerts, déplorait le manque de fermeté du ministre Collin vis-à-vis des giboyeurs.

« Le ministre Collin suit les directives les plus classiques existant en matière de gestion de la Peste Porcine Africaine, sans pour autant toucher au secteur de la chasse. Pourtant, même si la cause exacte n’a pas encore été déterminée, les pratiques de chasse d’aujourd’hui sont un facteur potentiel de sa propagation. On trouve le ministre laxiste sur la manière dont il gère la crise par rapport aux demandes des chasseurs. »

Il espérait, malgré tout, une éventuelle collaboration avec ces derniers.

« Pour l’instant, étant donné le passif sur ce dossier, il y a peu de chances de voir un accord avec ces derniers. Le minimum serait qu’ils acceptent l’arrêt du nourrissage. Cependant, une partie minoritaire, mais influente des chasseurs, n’est pas prête à céder sur ce point. Ils collaborent déjà dans le sens où ils font partie du plan d’extermination dans la zone infectée, mais en demandant des contreparties financières, ce qui nous paraît excessif. Ils se maintiendront dans le dossier car leur objectif est de rester un acteur incontournable, si pas unique, dans la gestion de la forêt. »

Les chasseurs dans le collimateur de l’IEW

Lionel Delvaux, chargé de missions en agriculture et nature à l’IEW, nous explique en quoi cette surabondance de sangliers se révèle problématique et pourquoi, selon lui, les chasseurs n’accomplissent pas leur rôle de régulateurs.

Pourquoi vous sentez-vous concernés par cette crise?

Lionel Delvaux : En plus des conséquences de la maladie sur l’ensemble de la ruralité, ce qui nous interpelle, ce sont les causes de son apparition en Belgique. Connaissant bien le monde de la chasse et ses dérives, nous estimons qu’il pourrait en être à l’origine.

Que pensez-vous des mesures qui ont été prises pour éviter la propagation de la maladie ?

L.D. : Nous n’avons pas grand chose à reprocher sur la gestion de la crise dans ses premiers temps. Par contre, nous sommes beaucoup plus critiques par rapport à l’ensemble des mesures préventives qui auraient pu être prises en Wallonie. L’idéal est d’atteindre un vide sanitaire. Á ce sujet, nous ne voyons pas arriver de résultats concluants. On ne sait pas du tout où en sont les chasseurs dans les taux de prélèvements. Les sangliers peuvent parcourir 15 à 30 km en quelques jours. Si on ne gère pas la situation dans ce périmètre, on s’expose à un risque d’expansion de l’épidémie en dehors du périmètre infecté. D’autant plus que les routes, elles, ne sont pas clôturées. Tout l’enjeu réside donc dans la réduction des populations au-delà de ces régions. Pour l’instant, on n’en est nulle part au niveau du Gouvernement Wallon. Il n’y a que des mesures volontaires. Quid si un suidé se retrouve dans une zone à très haute densité ? Cela aurait des conséquences désastreuses sur le tourisme, la gestion des forêts ainsi que la biodiversité.

Comment les données de gestion de crise sont-elles communiquées ?

L.D. : Il y a un manque total de transparence au niveau régional. La Wallonie n’a pas mis à disposition de manière proactive les données disponibles. On ne reçoit pas directement les résultats des laboratoires. On obtient les données de localisation et d’évolution de la maladie grâce aux dispositifs européens, mais avec une semaine à quinze jours de retard. De plus, elles ne contiennent pas les informations sur l’âge ou le degré de putréfaction des cadavres. Or, pour analyser et comprendre la dynamique de l’évolution de la maladie, c’est un élément important, notamment pour l’identification de la source. Concernant les animaux prélevés, nous disposons d’une carte avec tous les sangliers malades, mais ne sommes pas informés sur le nombre de gibiers sains. Cela nous permettrait pourtant de voir l’effort de chasse réalisé. Même si le ministre communique beaucoup, les données de base ne sont pas diffusées. Elles le sont pourtant dans d’autres pays.

Comment pensez-vous que la Peste Porcine Africaine est arrivée en Belgique?

L.D. : Il y a deux facteurs par rapport à ce qu’on pouvait présupposer sur les causes de l’introduction de la maladie. D’une part, elle avait plus de risques de se propager dans nos régions étant donné les densités importantes de suidés. Une partie du monde de la chasse en Wallonie cherche à maintenir ces concentrations puisqu’elle permettent d’obtenir des territoires rentables. Dans certaines régions, on trouve jusqu’à 200 sangliers aux 1 000 hectares. Si les chasseurs effectuaient leur rôle de régulateur, il y en aurait plutôt 20 à 25. D’autre part, cela fait longtemps que nous suspectons des lâchers de gibiers. Depuis le début de la crise, de nombreux témoignages nous parviennent. Vu la tournure de l’enquête, cela semble se confirmer.

Si ces lâchers sont interdits, pourquoi n’y a-t-il pas de dénonciation ?

L.D. : Il s’agit d’une pratique facile à mettre en place. Il suffit de téléphoner en Pologne, de fournir un point GPS, quatre jours plus tard, 100 sangliers seront livrés à l’orée d’un champ. Cependant, la probabilité de tomber sur ces lâchers s’avère relativement faible. De plus, les témoins se révèlent parfois très proches des chasseurs. D’autre part, cette activité est une passion, la menace pèse sur ceux qui sont au courant de ces pratiques. Dès lors qu’ils dénonceraient quelqu’un, ils seraient exclus totalement des réseaux cynégétiques. Il y a une omerta clairement dirigée par les responsables de ce monde. Pas de manière officielle, mais dans leur position, on sent très bien qu’ils défendent les grandes chasses qui ont tout intérêt à maintenir des densités importantes de gibiers.

Selon vous c’est ce qui explique l’arrivée de la Peste Porcine Africaine en Belgique ?

L.D. : Il y a deux semaines, je vous aurais dit qu’une multitude d’hypothèses semblaient envisageables. Étant donné l’avancée de l’enquête, il y a sûrement un lien avec ces lâchers et la volonté d’avoir un tableau important. On a laissé les chasseurs jouer avec une espèce sauvage. Ils importent du gibier et entretiennent de fortes densités avec du nourrissage. C’est ce qui est probablement à l’origine de cette maladie.

Comment une association comme la vôtre peut-elle agir dans cette affaire ?

L.D. : On peut se porter partie civile dans le dossier ainsi que dénoncer ce type de dérives. Une des autres possibilités est d’informer le parquet des remarques qui nous sont parvenues. Ensuite, s’il estime les éléments fournis suffisamment pertinents, il décide d’enquêter. Ce n’est pas à nous de faire justice !

Un point sur l’enquête au 28 février 2019

  • Une information judiciaire a été ouverte peu de temps après la découverte des premiers cas de sangliers viropositifs.
  • La juge d’instruction Patricia Devaux traite le dossier au palais de justice d’Arlon.
  • Le 6 février, quatre personnes ont été interpellées dans le cadre de l’enquête.
    • Deux ont été relâchées :
      • Un agent DNF : Jean-Louis François qui était accusé de ne pas avoir signalé des cas de morts suspectes de sangliers.
    • Deux autres ont été placées sous mandat d’arrêt :
      • Le gestionnaire de la chasse de Buzenol : Édouard Hanssens
      • Un garde privé, fils de l’agent DNF : Arnaud François
    • Après un recours en appel :
      • Le gestionnaire de chasse, Édouard Hanssens, a été libéré le 28 février
      • En revanche Arnaud François est maintenu en détention
    • Contacté par nos soins le Service Public de Wallonie ne souhaite pas communiquer sur l’affaire.
    • Également jointe, la juge d’instruction, Patricia Devaux, ne peut pas s’exprimer tant que l’enquête est en cours.

Tom Léonet, Hanna Schevenels, Kiran Sinimalé