Restauration de « L’Exode de Jacob » de Cornelisz Buys : l'atelier est ouvert au public

La restauratrice Audrey Jeghers a ouvert ce dimanche son atelier à quelques visiteurs privilégiés, qui ont eu l’occasion de découvrir le tableau « L’Exode de Jacob » de Cornelisz Buys. Datant du 16e siècle, cette œuvre actuellement exposée au musée du Grand Curtius va bientôt être restaurée.

"L'Exode de Jacob", attribué à Cornelisz Buys, entre 1520 et 1546. Huile sur bois. La toile retrace les divers épisodes du chapitre 31 de la Genèse, racontant l’Exode de Jacob au pays de Canaan. À l’avant-plan, Jacob et les siens dans un grand déploiement de foule. Emprunts à l’Antiquité, importance des montagnes, coloris caractéristiques de la Renaissance. Source : le Grand Curtius.

Le Studio bus : Pourquoi avez-vous choisi de restaurer cette œuvre ?

Audrey Jeghers : Nous essayons au fur et à mesure de restaurer nos collections. Soit nous réhabilitions des œuvres qui nécessitent un sauvetage, qui passent alors en urgence, soit il s’agit de pièces demandées en prêt, qui ont besoin d’être en meilleur état esthétiquement.

Pour l’Exode de Jacob, le projet est dans ma tête depuis 2012. Le musée d’Alkmaar avait contacté le musée Curtius parce qu’ils montaient une exposition autour du peintre hollandais van Oostsanen et ils s’intéressaient à notre tableau de Cornelis Buys, car ce dernier était un élève de Van Oostanen. Ils voulaient l’emprunter, j’ai donc évoqué l’idée qu’il fallait le restaurer pour le rendre plus présentable.

Finalement, une copie exacte de notre tableau a été mise en vente à la foire des antiquaires de Maastricht, et le musée d’Alkmaar a acheté cette réplique. Ils n’avaient plus besoin du nôtre, mais l’idée de restaurer ce tableau assez exceptionnel était plantée et ne nous a plus quittés. L’existence de deux copies exactes rend d’ailleurs la restauration beaucoup plus facile et pratique.  

Vous parlez de copie, de quoi s’agit-il ?

Ce sont des copies d’atelier. À l’époque de la Renaissance, cela se faisait de manière assez courante : les peintres avaient des modèles en vogue qu’ils répliquaient pour le commerce.

Dans quel état se trouve actuellement le tableau ?

Dans notre métier, on distingue deux volets : la conservation et la restauration.

La conservation consiste à s'assurer de la pérennité des œuvres. Par exemple, si le panneau commence à se fendre ou à se craquer, si la couche picturale est en train de s’écailler et que l’on a de nouvelles lacunes qui apparaissent, on touche à  l’état d’urgence.

Ici l’œuvre n’est pas en danger, le tableau est assez stable. Par contre, esthétiquement, il est devenu très terne, surtout lorsqu’on le compare à sa copie de Maastricht, qui arbore des couleurs flamboyantes. On constate également d'anciennes retouches disgracieuses. Elles s’assombrissent avec le temps et réapparaissent plus fortement. Il y a aussi des couches d’encrassement et de vernis qui le rendent moins éclatant. On y perd en termes de composition de l’œuvre et de profondeur, dans le rendu général de la composition.

Le panneau qui soutient le tableau n’est pas en danger. Il a été restauré, probablement au 19e siècle. Durant cette remise à neuf, un lourd parquetage a été ajouté à l’arrière. Cette armature contraint fortement le panneau. Nous allons  le libérer de ces attaches pour opérer une restauration plus globale.

On peut observer sur la photo ci-dessus une ancienne retouche sur le dos de l’animal, qui s’est assombrie avec le temps

Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir la restauration au public ?

On a réfléchi avec le service d’animation du musée à la meilleure manière de présenter le sujet. Tout le travail va se faire dans une salle du musée où nous organiserons une permanence tous les jeudis pour permettre de voir le travail en cours. Nous sommes animés par une volonté de faire participer les gens qui viennent au musée à quelque chose de différent, d’attirer le public au sein du musée avec un aspect "coulisses" que les spectateurs n’ont pas l’habitude de voir.

L’idée est de faire quatre focus sur des thématiques différentes en fonction de l’évolution du travail. Ce dimanche 31 mars, nous avons commencé les visites avec les analyses, réalisées avec le centre européen d'archéométrie de l’Université de Liège. Nous sommes dans la phase d’observation et d’étude préalable. Elle va permettre de dresser la genèse du tableau, son histoire matérielle, ce qu’il a vécu, combien de fois il a été restauré…

On a planifié la restauration sur une année avec un rendez-vous trimestriel aux mois de mai, septembre et janvier. Lors de la prochaine étape, le 26 mai, on exposera le dévernissage de l’œuvre et son nettoyage, en expliquant cette étape de manière plus précise.

Le focus en septembre portera sur le traitement du support et, en janvier 2020, on espère exposer le traitement final et revenir à ce moment-là sur l’ensemble du traitement, avec la phase finale plus centrée sur la retouche de l’œuvre.  

Comment évaluez-vous les retouches à effectuer sur une œuvre ?

L’observation reste un atout primordial pour savoir le degré d’intervention que l’on va décider de mettre en place sur une œuvre. Au niveau de la retouche, il faut savoir doser notre intervention pour la mettre au service de l’œuvre et non pas l’alourdir.

Pourquoi les gens devraient-ils venir à ces ateliers ouverts ?

Habituellement, les restaurations au sein des musées ne sont pas visibles. C’est la première fois au Grand Curtius qu’on les rend accessibles. C’est l’occasion de découvrir en direct le travail de restauration sur une œuvre importante et de pouvoir obtenir des explications.  En découle une manière de donner de l’intérêt au visiteur. Le musée est composé notamment d’art religieux et d’archéologie, qui sont parfois moins attractifs pour le public. Je vois notre proposition comme une chouette manière d’amener les gens à s’intéresser à l’art.

J’encourage le public à venir découvrir ce travail, soit lors des permanences les jeudis, soit sur réservation lors des visites trimestrielles.

Propos recueillis par David Manfredini